Agone

  • 1984

    George Orwell

    Dans la mégapole d'une superpuissance mondiale, Winston Smith vit, cadenassé dans sa solitude, sous le regard constant du télécran. Employé au ministère de la Vérité, il réécrit quotidiennement les archives de presse pour les rendre conformes avec la ligne officielle du moment. Mais un jour, le petit employé de bureau se rebelle, commence un journal, tombe amoureux et flâne dans les quartiers où vivent les proles, soustraits à la discipline du Parti. Dans ces lieux où subsistent quelques fragments du passé aboli, il va s'engager dans la rébellion.

  • La responsabilité. Je vous rapporte la responsabilité. Vous avez donc tout oublié, mon Colonel ? Le 14 février ? Près de Gorodok ? Il faisait moins 42. Vous êtes arrivé, mon Colonel, et vous avez dit : Sous-officier Beckmann, je vous donne la responsabilité de vingt hommes. Vous allez inspecter la forêt à l'est de Gorodok et vous me ramenez quelques prisonniers, c'est bien compris ? Oui mon Colonel, je vous ai dit. Alors nous sommes partis en reconnaissance - et moi j'avais la responsabilité. Et la reconnaissance a duré toute la nuit, et puis il y a eu des coups de feu, et lorsque nous sommes revenus, il y avait onze hommes manquants. Et c'est moi qui avais la responsabilité. Mais maintenant la guerre est finie, maintenant je veux dormir, maintenant je vous redonne la responsabilité, mon Colonel, je ne la veux plus, je vous la redonne mon Colonel. - Mais mon cher Beckmann, vous vous énervez pour rien. Ce n'est pas ainsi qu'il fallait le comprendre. - Si, si mon Colonel. C'est ainsi qu'il faut le comprendre.
    Beckmann, déguisé de force en soldat, a été jeté sur le front de l'Est, fait prisonnier à Stalingrad et interné en Sibérie. Il rentre à présent chez lui, à Hambourg. Mais son foyer n'existe plus. Dans cette Allemagne vaincue dans une guerre qui n'était en rien celle du peuple, les colonels s'en tirent bien tandis que les Beckmann, silhouettes fantomatiques, hantent les rues de leurs villes en ruines.
    Écrit en une semaine à l'automne 1946, Dehors devant la porte fait de son auteur le premier écrivain célèbre de l'après-guerre allemande. Avec Heinrich Böll, il devient également l'un des représentants majeurs de la « littérature des ruines », qui raconte cette Allemagne déchirée par douze ans de pouvoir nazi et dévastée par la guerre. Classique de la littérature de langue allemande, l'oeuvre de Borchert reste pourtant assez peu connue en France. Cette réédition de son texte majeur comble en partie cette lacune.

  • Le lieutenant s'aperçut tout à coup qu'il avait été très injuste à l'égard du pauvre aspirant Meltzar. Le pauvre garçon ne pouvait être tenu pour responsable de la sinistre bêtise qui l'habitait ni de son patriotisme bêlant. Avec un disque de gramophone en guise de tête, comment penser avec rectitude ? Sa charmante tête blonde de dix-huit ans, on l'avait démontée et remplacée par un disque juste bon à bêler la marche de Rákóczy. Le pauvre gosse avait dû souffrir lorsque son lieutenant, de vingt ans son aîné, lui avait tenu des discours sur l'humanité ! Quand on a un disque planté sur le cou, comment comprendre que les soldats italiens qu'on voyait passer, déchiquetés, en sang, auraient eux aussi préféré rester à la maison, mais qu'une affiche à un coin de rue les avait poliment persuadés de partir se faire écrabouiller ?
    - Gramophone ! Allez chercher les têtes ! Que des gramophones !
    Mais sa vocifération libératrice se brisa en une plainte sourde. À chacune de ses paroles, une aiguille acérée lui fouillait le cerveau.

  • Les moeurs de caserne réapparaissaient et Favigny, qui constatait que, même à la guerre, il y avait des heures pour dormir et pour manger, se résigna à la tranchée comme à une garnison inconfortable et lointaine.
    On enterrait les morts, on ornait leurs tombes ; des horaires, des programmes étaient dressés ; comme une « institution » bien tenue, la guerre avait son emploi du temps.
    Favigny se fût résigné à ne plus croire à la gloire si les regards des bonhommes ne l'eussent secoué quand quelqu'un prononçait le mot d'« attaque ». Mais le Grand Quartier Général français nourrissait des desseins triomphaux. Les tranchées françaises, sans boyaux, sans abris, sans réseaux sérieux de fils de fer, presque sans mitrailleuses, n'étant en somme que des sillons nus sous le ciel, les généraux pensèrent qu'il en était de même chez les Allemands.
    L'ère de la « percée » commençait.
    Acteur méconnu des avant-gardes politiques et littéraires françaises, Jean Bernier (1894-1975) a nourrit ce roman de son expérience de fantassin de la Première Guerre mondiale. L'auteur est représenté par Jean Favigny, fils d'un bourgeois parisien cultivé, qui donne un accès aux sentiments des combattants durant les quatorze premiers mois de guerre, dans un portrait des opérations fondé sur topographie et un récit précis des opérations.
    Pour Jean Norton Cru, historien de la littérature de témoignage sur la Première Guerre mondiale, La Percée est un roman capital pour sa vérité historique et sa valeur documentaire : « Il est sans conteste le meilleur des romans de guerre au point de vue de l'historien. » Jean Norton Cru oppose ainsi radicalement La Percée de Bernier au Feu de Barbusse. Ce dernier sacrifiant l'exactitude historique au « style », à une certaine élégance de la prose et de détachement ; quand Bernier respecte à la fois le fond (l'expérience de la guerre vécue dans sa chair) et la forme romanesque d'une fiction cantonnée à l'identité et à la subjectivité du narrateur et des personnages.

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