• Voilà réunis quinze récits menuisés au cours des récentes années. Un poète russe est tant amoureux qu'il va chevaucher la Volga, un séducteur mène sa proie en Espagne pour consommer au chaud, un homme de gauche grisé par son pouvoir sur quelques amis incline vers la dictature. C'est pour assister à une très particulière mise à mort que le village se rassemble. Et l'ingénieur de la mine de cuivre, est-ce lui qui a rencontré une actrice ? Comment les trois paysans ivres ont-ils trouvé le trou de la serrure ? À l'évidence, le passé s'augmente d'un avenir ! Le sacristain qui tout à l'heure contait l'église voudra sonner les cloches et le marchand de bestiaux, son camion grand ouvert, redouble cris et coups de bâton sur le dos des vaches.

  • "Dans chaque ferme, les cultivateurs utilisaient pour leur ménage ou le travail agricole tout un peuple d'objets et d'outils qui, en se transmettant, quoique usés, les suivaient comme la chevelure d'une comète. Parmi ces objets, bon nombre demeurent à la maison depuis longtemps. D'autres, je les ai prélevés à la fin des artisanats ou au départ en retraite des fermiers quand ils mettaient en tas pour jeter ce qui ne devait plus servir.
    Les objets, si muets qu'ils soient, parlent d'un temps où il m'est agréable de retourner en pensée, celui des bougies cahotées dans les chemins nocturnes, tandis que les outils laissent entrevoir le secret des matières qu'ils explorent comme intermédiaires entre notre corps et le bois, la terre, le fer. ".

  • Après avoir décrit sa campagne au fil de nombreux récits, Jean-Loup Trassad, à partir des années 1970, s'est inquiété, en plein remembrement administratif, de la destruction du bocage construit par des siècles d'agriculture. C'est donc une défense des ruisseaux, des arbres et des haies qui est proposée ici avec des textes publiés sur une quarantaine d'années dans diverses publications (du journal municipal au magazine national). Au fil du temps, ses préoccupations environnementales (comme il ne dit pas) vont se colorer d'une colère non dissimulée : qu'il n'y ait plus de grenouilles dans l'eau, ni d'oiseaux dans les arbres n'empêche aucun d'entre nous de vaquer à ses occupations... Continuons donc à tuer ces vies inutiles et à peler la Terre comme si elle n'était après tout qu'une pomme !

  • «Ayant depuis plusieurs années cédé la ferme à son fils, Vincent Loiseau est vieux, soixantequinze ans ou plus. Il demeure quand même à La Hourdais, dans sa famille en somme, où il se contente des tâches dont il est encore capable et, surtout, que son fils lui laisse faire.
    Selon le désordre de la mémoire, mais avec minutie et un humour discret, il raconte sa vie de retiré sur place, les petits travaux qui l'occupent et ceux qu'il a rudement accomplis autrefois.
    C'est l'entretien des haies, son ouvrage préféré. Il en détaille les charmes, exprimant du même coup sa profonde solitude. Une solitude dans les choses, qui se console par leur contact, et celui des animaux. Voilà l'homme habillé d'écorces! Si son monologue permet d'entrer dans une ferme, d'écouter les voix paysannes tout au fond du bocage mayennais il y a quelques décennies, autant dire hier, c'est surtout l'occasion d'un jeu avec la langue pour restituer la façon singulière dont l'homme de la terre ressent ce qu'il fait, ce qu'il touche, et comment il le dit.» Jean-Loup Trassard.

  • Les récits présentés ici m'ont aidé à faire affleurer, avec son poids et sa durée, une épaisseur de terre où s'enracine l'arbre sur lequel n'a cessé de tirer une balançoire, où rôde encore le mythe des loups, où de vieux pièges se ferment sur une poignée de neige. La maison d'enfance y est centre d'un cercle qui va s'élargissant: les fermes demeurent tapies dans les écarts et les chemins s'effacent dont l'encre cherche à retrouver la pente. Au fond du sabot que façonnent les mots s'ouvrent des étangs peu éclairés, une immense forêt où des temps encore plus anciens se tiennent cachés. L'ancolie fleurissait toujours sous un même pommier, dans un seul petit pré. Chaque année nous rendions visite à ce point bleu de l'espace. L'un des ancrages où tient le temps de maintenant est la verticalité de cette tige, aussi fine que tendue. Appel ou dernier adieu à l'ancien monde paysan, L'ancolie est une quête intime du sens et des signes, où Jean-Loup Trassard révèle son goût de la description lente et minutieuse des gens et des choses.

  • Exodiaire

    Jean-Loup Trassard

    Aucun d'entre eux n'aurait dû être là, pourtant ils étaient neuf, chargés dans deux voitures, à se lancer sur les routes ! L'enfant avait sept ans. Dans le récit entrepris soixante-dix ans plus tard il est nommé « votre grand-père ». Il semble que l'auteur, au prétexte qu'il aurait déjà trop conjugué sa première personne, ait voulu confier à une autre voix que la sienne le soin de guider le lecteur entre les strates des mémoires. C'est lui pourtant qui ouvre les papiers anciens de sa famille.
    Est-ce alors un roman ? Sans doute, puisque des faits et des gens qui furent bien réels y rejoignent le jeu de suppléer aux lacunes du souvenir ou au manque de confidence - à l'époque - des personnes tardivement convoquées. Réveiller presque les pensées de chacune d'entre elles suppose de les avoir suffisamment connues, comme l'ancien enfant, « votre grand-père », l'affirme. Nul ne le contredira : toutes ces figures qu'il pose debout sur l'incertaine prairie en 1940 sont de longtemps disparues, sauf lui !
    Le récit s'écrit donc à la dernière personne.

  • «C'était hier, au XXe siècle, le forgeron d'un petit hameau de l'Ouest profond - la Mayenne - m'a permis d'entrer dans sa forge et pendant plusieurs jours d'un été incertain m'a conté son amour du métier et surtout montré son travail, les péripéties du combat entre le fer et le feu, avec l'eau qui feule sous la trempe et la corne fragile des chevaux dont le maréchal ferre le pied. Cette confiance de l'artisan me permet de vous murmurer à mon tour, dans la pénombre et l'odeur de ferraille, le poème des éléments.» Jean-Loup Trassard.

  • C'est à une collection très personnelle que nous avons affaire ici, composée d'à peine une quinzaine de petits objets de hasard, choses trouvées par les prés ou les chemins - à l'état «naturel» le plus souvent ou façonnées de main humaine -, photographiées de près et décrites avec cette méticulosité allégée d'ellipses qui est la marque de fabrique de l'auteur. L'émerveillement naît ici de l'idée d'un invraisemblable déplacement des objets dans l'espace autant que des marques qu'ils portent d'un réel ou imaginaire passage du temps. De cette vie propre qui les pousse à la rencontre de leur inventeur. On éprouve une sorte de plaisir enfantin et un peu de mélancolie en visitant ce modeste musée portatif qui mêle l'archéologie, les traditions populaires et l'histoire naturelle, pour ouvrir à une rêverie hautement poétique.

  • Depuis le néolithique, il s'agissait de produire plus et mieux : le succès brutalement s'est retourné contre les métiers de la campagne.
    Il faudra produire moins et moins bon. Ayant vidé les villages, coupé les arbres, rasé les haies, mis les races animales au musée, fait disparaître la faune sauvage et la flore, envoyé ceux qui auraient assuré la relève travailler en ville, on fera de l'élevage " hors sol ". Les textes de ce livre, même s'ils ne sont parfois que l'ébauche de ce que j'aurais aimé qu'ils fussent, doivent être entendus comme, incomplet, maladroit, mais joyeux d'aimer, un hommage à la civilisation rurale au moment où, parée de toutes ses variantes régionales, corps et biens, elle sombre.
    Ce qui, lecteurs, pour nous, les terriens, s'accompagne d'une émotion.

  • Avant de nourrir des bovins, de fauciller les ronces sur les talus, de reclouer les barrières, il y eut le jeu - pas si loin, une cinquantaine d'années - qui consistait à installer une ferme, chaque jour une nouvelle ferme, contre les racines des tilleuls, sur la terrasse, ou dans un coin cendreux de la cheminée.
    Aujourd'hui que disparaît l'agriculture traditionnelle, deux poignées de petits sujets descendent du grenier où ils attendaient la résurrection. Posés dans la cour d'une ferme, sur le sable que tassent pas et roues, contre les pavés polis autrefois par les fers des chevaux, ils s'y reconnaissent tant qu'il est insupportable de les mener ailleurs.

  • Dormance

    Jean-Loup Trassard

    La dormance d'une graine est le pouvoir qu'elle tient, sous l'apparence du sommeil, de germer si les conditions deviennent favorables à telle transformation.
    Il sera bien question de graines, dont le destin eut pour l'humanité la plus haute importance. Mais surtout se révèle une dormance des images : leur aptitude à reparaître, puis à hanter - ici de façon heureuse - nos nuits et nos rêveries. Images de ce qui fut et serait moins oublié, moins perdu, qu'on ne le croit. Convoqué, bientôt habité, par de jeunes personnages autour desquels se tissent événements, saisons, bêtes et paysages, amour, violence ou peine - présences ressurgies à travers une nuit d'épaisseur non mesurable -, voici que le narrateur, après hésitation, s'ouvre par l'écriture même une contrée dont il ignorait l'existence si près de sa maison natale.
    Dans un demi-sommeil, il avance, exalté, fouille la terre comme, en lui, une mémoire antérieure à sa vie, il trouve des visages, des objets et des bruits, un récit que le temps ronge encore.

  • Né à Saint-Hilaire-du-Maine, en Mayenne, Jean-Loup Trassard, après avoir partagé sa vie entre Paris et la campagne, demeure aujourd'hui dans sa maison natale. C'est à la suite de l'événement « Année Jean-Loup Trassard en Pays de la Loire » que ce cahier spécial fut réalisé afin de soutenir la Région dans son désir de faire connaître l'oeuvre de cet artiste aux multiples talents.

  • Soudain pris du regret d'ignorer le grec, et n'ayant assisté à aucune représentation du théâtre d'Eschyle, ni sur la ruine des palais respiré l'air que juste viennent de quitter ses héros ( seulement dans ma main le toucher, une fois, des pierres du Parthénon, mais combien forte, encore vivace, l'impression ), cet été je reprends, ne lâche plus - en traduction - les sept pièces polies par 2 500 ans, presque, de lecture.Est-ce le sable terreux du jardin sous mes sandales ? tandis que tourné vers le soleil dans un fauteuil de bois et toile, par léger vent d'est, j'ouvre et ferme le livre, les paroles que j'y entends me paraissent, également chaussées de sandales, crissantes du sable où le pied s'imprime, de la terre que la main égrène.Les Danaïdes venues des bouches du Nil pour se réfugier en Argos se hissent sur un tertre où sont, blanches près de la mer, quelques statues de dieux. Elles fuient le mariage que cherchent à leur imposer des cousins, fils d'Égyptos, et appellent une tempête contre cet « insolent essaim de mâles » qui les poursuit, si pressé de « monter, malgré la loi qui l'interdit, dans des lits qui les repoussent ». Elles se lamentent, prêtes à déchirer le lin : « Vivante, je me rends à moi-même les honneurs des morts. » Mais leur père, Danaos, qui observait l'horizon, annonce : « J'aperçois un nuage de poussière, muet avant-coureur d'une armée. Des moyeux grincent, entraînant des essieux. » Ici ce sont charrettes de foin, menées au tracteur, dont les pluies récentes ont retardé la récolte, là des cavaliers qu'une fine poussière levée à la fois dissimule et annonce. Ils s'arrêtent, chevaux renâclent, dialogue. Tombent des fleurs de tilleul, sur le tertre peut-être où se serrent les jeunes filles, sur la page.

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